Voilà les deux ir-responsables : ma mère et mon père.
Photographiés le 18 juin 1940 par la sœur de mon père dans un village près de Montignac, tout près de Lascaux. À quelques lieues de cette grotte fabuleuse que, huit semaines plus tard, quatre jeunes gens allaient “inventer” — selon le terme consacré.
Ma mère a été emportée par les millions de civils hollandais, belges et luxembourgeois qui déferlaient sur les routes de Picardie quelques jours après l’offensive allemande du 10 mai 1940. Le régiment de mon père a quitté la région de Reims vers le 10 juin, direction le Sud Ouest.
Commerçant ambulant, joueur de longue paume — je suis certain que vous ne connaissez pas ce jeu picard — et même musicien, un fameux saxophoniste de plus, il n’y avait rien d’étonnant à ce que le chauffeur d’un capitaine lui dise : “J’ai vu votre femme à… “. Lorsqu’il ne saxonite pas, mon père œuvre au piano, à la grande cuisinière professionnelle du mess des officiers. C’est un fameux cuisinier aussi. Le capitaine l’a en sympathie. Aussi lui donne-t-il quartier libre et lui prête son chauffeur et sa voiture, jusqu’au crépuscule, avant la descente des couleurs.
C’est le moment du récit où il devient pertinent d’adopter le point de vue du lérot – du petit loir - dont la famille occupe depuis des générations, la grange où ma mère vit depuis quelques jours. Il apprécie peu l’animation qui perturbe ses habitudes. La moisson risque même d’être retardée. Heureusement qu’il y a tous ces bras supplémentaires. Mais avec les bombardements…
Du haut de la grande poutre transversale, le lérot observe avec amusement les allées et venues de deux jeunes femmes, dont l’une attend un enfant. Puis arrive cet homme en uniforme. Il est le frère de la future mère et le mari de la seconde. Vous êtes perdu ? Sans importance. Toujours est il que… discrètement, le lérot détourne les yeux. Quand, soudain, un cri. La jeune femme allongée sur le dos a l’œil fixé sur lui. Lui ? Ben, le lérot, l’observateur. Enfin… l’observateur maintenant observé. L’homme est déconcentré. Vous imaginez la suite.
Il faut que je retrouve le livret militaire de mon père pour vérifier que c’est bien le 18 qu’il a retrouvé ma mère le temps d’un après midi, d’une photo et d’un “saut de carpe“ mal maîtrisé. Ensuite, son régiment est descendu vers Bordeaux. L’armistice a été signé. Le régiment dispersé.
Au courant de l’été, la prémonition de mon père se vérifie. C’est alors que commence l’angoisse de ma mère. Elle va durer jusqu’au 30 mars 1941. Jusqu’à mon premier cri. Immédiatement, elle pose au médecin la question qui la turlupine depuis des semaines…
Une superstition règne depuis toujours dans le milieu des femmes : si l’une d’elles, enceinte, touche un rongeur — genre lérot, loir, souris et… pire, un rat — c’est… Heureusement, ce n’était qu’un lérot, et à cinq mètres de hauteur.
“- Rassurez vous, madame Willemont, votre enfant n’a pas de poils sur le visage, ni sur le corps.“
L’histoire pourrait s’arrêter là s’il n’y avait pas eu, vingt huit ans plus tard, un tournage au Maroc, dans un lieu précaire, sans eau courante. Lorsque je rentre en France, je passe saluer ses parents, et ma mère de dire :
“- Voilà. Tu les as les poils. Autour de ton menton. “
Ma barbe date de cette époque. J’ai immortalisé la parole de ma mère avec un tee-shirt que je lui ai offert.










